Jonathan Legear : « La vie n’est pas un film, on ne peut pas la rembobiner »

Il a connu plusieurs vies. Il a fait la une des journaux, pas toujours pour ses prestations sportives. Assagi, Jonathan Legear vit pleinement sa vie de joueur professionnel au Standard. Et ce malgré un temps de jeu minime. Pour nous, il a retracé son parcours et raconté ses déboires.

Ce n’est pas en regardant les sélections du Standard qu’il se rappellera à vos bons souvenirs. Cette saison, Jonathan Legear, 29 ans, n’a disputé que 71 mi-nutes avec le Standard. Pourtant, il est en forme et pleinement épanoui. Son statut de remplaçant ne l’indiffère pas mais il le relativise, lui qui peut vivre quotidiennement auprès de sa famille. Un luxe pour quelqu’un qui revient de loin et a été privé des siens lors de son exode russe. Ses frasques sont derrière lui mais ont laissé une trace indélébile dans son rapport à la presse. Longtemps moqué, l’ancien ailier d’Anderlecht s’est forgé une carapace et préfère désormais la discrétion. Le matin même, il a d’ailleurs tenté d’annuler l’interview. « Est-ce le bon
moment ? On va sans doute vouloir me faire parler de la tactique de l’entraîneur… » Il faut le rassurer une dernière fois. On n’est pas là pour le piéger. Mais pour le laisser raconter son histoire. Riche et contrastée. Comme la vie peut l’être.

Cela fait un an et demi que vous êtes arrivé au Standard et pourtant, vous avez toujours du mal à vous inscrire dans la durée…

J’avais beaucoup de retard en arrivant au Standard. Malines m’avait remis sur pied à 50- 60 %, je dois beaucoup à ce club, mais ça a pris encore un peu de temps pour que je redevienne un joueur professionnel, à savoir un joueur qui avait envie de s’entraîner et avait le sourire quand il se levait le matin.

Vous aviez perdu cela ?

Oui, parce que j’ai eu l’impression qu’on m’a mené en bateau pendant plusieurs saisons. Entre la Russie et le Standard, je n’ai jamais été maître de ma situation. J’ai subi. Un jour, je devais aller à l’Olympiakos, un autre à Malines. Je ne sais d’ailleurs toujours pas pourquoi j’ai dû partir en prêt là-bas alors que je venais de signer pour le club grec. C’était une bagarre au quotidien. Quelque chose d’éprouvant. À un moment donné, je me suis même demandé s’il ne valait pas mieux que j’arrête le football. Mais je me suis dit que j’étais quel- qu’un de fort, capable de surmonter les épreuves et que je devais faire face. J’ai continué à me battre et j’ai fini par signer au Standard. Entre mon arrivée en Russie et ma signature au Standard, j’ai perdu quatre ans. Pour revenir au top niveau, j’ai dû travailler. En arrivant, je me donnais six mois avant de retrouver le niveau. J’ai quand même pu jouer quelques matches et être décisif avant cela et je me suis donc dit que j’étais sur la bonne voie.

Pourtant, on vous attendait davantage la saison passée…

J’ai disputé une quinzaine de matches mais je suis dans un grand club avec beaucoup de jeunes talents. Dans le football moderne, la jeunesse prime sur l’expérience.

En disant cela, vous pensez que votre valeur marchande en baisse explique votre temps de jeu moindre ?

Je suis ici pour gagner des titres, je suis au service de l’équipe. Si on analyse objectivement, on doit reconnaître que j’ai toujours amené quelque chose quand j’étais aligné. On voit que je me donne à 1000 %. On croit que je suis toujours blessé mais ce n’est pas le cas : on ne doit pas confondre blessure et tribune. L’année passée, je n’ai été blessé que deux fois (côte cassée et pommette). Par contre, j’ai été 19ème homme à plusieurs reprises.

Et comment expliquez-vous que vous n’ayez pas réussi à vous inscrire dans la durée au Standard ?

Il y a des choix d’entraîneur. Il y a des transferts aussi, comme Edmilson ou Jean-Luc Dompé. Ça fait partie du foot. On retrouve ce genre de situations dans tous les clubs. À Manchester United ou Dortmund, des joueurs comme Anthony Martial, Memphis Depay ou Marco Reus, qui ont des va- leurs marchandes à 60 millions d’euros, sont sur le banc ! Ça me permet de relativiser. Je me dis juste qu’aucun coach ne pourra me reprocher mon envie et mon implication à l’entraînement.

Pensez-vous avoir subi aussi le contrecoup de l’affaire Riga-Legear ?

Non, car j’ai joué très rapidement. Contre Anderlecht. Puis j’ai enchaîné quelques matches. Si cette histoire avait eu un impact, je n’aurais jamais plus joué pour le club. Je connais les gens, dans le club, qui m’ont pointé du doigt. J’ai dit à ces personnes-là de se rendre compte des dégâts que de telles déclarations peuvent avoir. Avant d’aller dormir, qu’ils réfléchissent et se demandent s’ils aimeraient qu’on véhicule ce genre de mensonges sur leurs enfants ! C’est simplement de la méchanceté gratuite. Ça fait partie du monde du foot, un monde avec beaucoup de jalousie. Le plus ennuyant dans cette histoire est de faire face, de nouveau, à une avalanche de problèmes alors que tu n’as rien demandé. Mais mes accidents de voitures (NDLR : quand il a embouti une façade en 2009 et une pompe à essence en 2012) ont été bien pires. Quand tu surmontes cela, tu es apte à surmonter tout le reste. Malgré tout, ce n’est jamais agréable d’être assimilé à ce genre d’histoires. D’autant plus qu’il n’y a aucune histoire : j’ai d’ailleurs gagné mon procès contre Sudpresse !

Après une telle histoire, tout le monde pensait que vos jours seraient comptés à Sclessin. Et pourtant, vous êtes toujours là…

Pourquoi partir ? Toute la direction m’a soutenu. Mes coéquipiers également.

Et parce qu’il y a aussi de l’attachement à ce club ?

Jouer au Standard a toujours été mon rêve d’enfant. C’était une fierté. J’ai eu de très bonnes années à Anderlecht, c’était un passage magnifique mais le Standard reste le club de ma ville. Ma famille vient d’ici. C’est l’endroit idéal pour m’épanouir. Quand je me lève le matin, je peux aller déposer mon fils à l’école, ses grands- parents peuvent aller le rechercher facilement. Que je puisse voir trois fois par semaine mes parents, ça n’a pas de prix. Même si je ne suis pas titulaire indiscutable, c’est ici que je suis heureux. Dès que j’ai signé, j’ai retrouvé le sou- rire.

Pourquoi avez-vous toujours dit ce que vous pensiez ?

Dans la vie, il faut être cash et direct. Si tu tournes toujours autour du pot, tu n’arriveras jamais à rien. Mes déclarations m’ont collé une image mais ça ne m’atteint pas. Les gens qui me fréquentent savent qui je suis. Je sais que je ne peux pas plaire à 11 millions de personnes. Moi, je suis une personne correcte, honnête, qui dit ce qu’elle pense. Après, ça plaît ou pas mais je ne vais pas me tracasser pour ceux à qui ça ne plaît pas.

Est-ce qu’il y a une étiquette que vous aimeriez décoller ?

Une seule. Celle du joueur toujours blessé. Depuis que je suis au Standard, je n’ai eu qu’un problème aux ischios, ce qui constitue un record pour moi ! C’est vrai que jus- qu’à 24 ans, je n’étais pas toujours très professionnel. Je ne faisais pas attention à mon corps ; je sortais un peu trop. À un moment donné, comme j’avais beaucoup de blessures au même endroit, je me suis donné les moyens pour mettre toutes les chances de mon côté. J’ai tourné le bouton, j’ai consulté des médecins à Munich et j’ai changé mon hygiène de vie. Cela ne fait pas tout car mes blessures n’étaient pas liées qu’à une mauvaise hygiène de vie. La morphologie ou le style de jeu avaient aussi un rôle. Le Standard m’a fait passer une batterie de tests et on a découvert que si je ne faisais pas un travail spécifique pour mes ischios et que je ne prenais pas de compléments alimentaires, je serais toujours blessé.

Avez-vous dû prouver à vos entraîneurs que vous n’étiez plus le même ?

Non, tout le monde le sait. Il y a des prises de sang et des tests physiques qui le prouvent. On me voit désormais en famille. Je ne sors plus que rarement, trois fois par an peut-être.

Regrettez-vous vos erreurs de jeunesse ?

Non. Je ne vis pas avec des regrets. Ce n’était pas un passage nécessaire et si je pouvais revenir en arrière, je me montrerais plus professionnel plus tôt. Mais comme on dit, il faut que jeunesse se passe. Ce n’est que cinq ans plus tard qu’on se rend compte de ses erreurs. La vie, ce n’est pas comme un film, on ne peut pas la rembobiner.

L’argent a-t-il joué un rôle ?

Non, ce n’était pas le moteur. Tout jeune s’amuse. Qu’il ait de l’argent ou pas. Moi, je suis toujours sorti avec les mêmes trois amis. Je n’ai pas vu d’autres personnes graviter autour de moi, attirées par l’argent.

Jonathan Legear ne serait pas Legear sans son cheveu sur la langue. En avez-vous souffert ?

Celui qui est faible peut être touché, voire poussé au suicide. Tout le monde ne peut pas l’accepter comme moi je l’accepte. Moi, j’ai une forte personnalité et j’en rigole. Il paraît qu’André Lamy dans son émission « Votez pour moi » m’imite au moins une fois par semaine. Tant mieux, cela signifie que je suis populaire. Presque plus que le Roi, d’après certains !

Après la Russie, seriez-vous prêt à retenter une aventure exotique ?

Ce n’est pas d’actualité. Il me reste encore deux ans de contrat. Mon objectif, c’est de gagner des titres ici. J’aimerais être champion une fois avec le Standard ! Pour me convaincre de partir, il va falloir réunir beaucoup de critères. Je vais toujours privilégier l’aspect famille. Mais si c’est une belle ville, s’il y a une bonne école pour mon petit, si mes parents peuvent venir facilement, je réfléchirai. Et l’argent ? Quand je suis parti en Russie, je me disais quoi qu’il se passe qu’au moins je pouvais mettre ma famille à l’abri et investir un minimum (acheter des appartements, avoir une maison payée). C’est une chance énorme de pouvoir se dire qu’à 23 ans, tu es propriétaire de plusieurs biens. Mais ça ne remplace pas le bonheur !

Quand vous voyez que vous débutez en équipe nationale avec Kevin De Bruyne, vous n’avez pas de regret sur votre carrière ?

Non, ces joueurs font partie des meilleurs mondiaux. Ils sont sur une autre planète. Moi, je suis un bon joueur mais je n’aurais jamais pu atteindre un tel niveau. Il faut être réaliste. Ce ne sont pas mes blessures ou mes erreurs qui ont fait que je ne mène pas la même carrière.

Vous iriez encore en Russie ?

Je n’avais pas vraiment d’autres choix. Anderlecht demandait 5 millions et seuls les Russes étaient prêts à payer cette somme. Cependant, personne ne m’a mis le couteau sur la gorge. Mais à Anderlecht, j’avais fait le tour. Tout cela s’est réglé très vite : si j’avais pu me rendre là-bas, je n’aurais jamais signé. En Russie, j’ai découvert une vie à part : tout est différent d’ici. Et je n’avais pas ma famille avec moi. On pas- sait notre temps dans les aéroports. Je ne me suis jamais fait à la mentalité russe.

Vous viviez à Moscou mais vous vous rendiez à Grozny tous les quinze jours. Vous sentiez que la région (la Tchétchénie) se relevait d’une guerre ?

Pas vraiment non. Grozny était une chouette ville, Kadyrov voulant en faire un mini-Dubaï. Quand je suis parti de là-bas, je me sentais soulagé mais quand même un peu mal car je n’avais jamais réussi à donner le meilleur de moi-même. On avait misé sur moi et je n’avais pas répondu aux attentes.

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